INTRODUCTION : Le point de départ de Rousseau
Rousseau commence par distinguer deux types d'inégalités :
- L'inégalité physique (ou naturelle) : la différence d'âge, de santé, de force corporelle ou de qualités de l'esprit. Rousseau ne s'y attarde pas, car elle est l'œuvre de la nature.
- L'inégalité morale (ou politique) : les privilèges dont jouissent certains au préjudice des autres (être plus riche, plus honoré, plus puissant). C'est celle-ci que Rousseau va décortiquer.
Pour comprendre comment on en est arrivé là, Rousseau propose une expérience de pensée : il faut remonter à l'état de nature, un état hypothétique avant l'apparition de la société.
PREMIÈRE PARTIE : L’Homme à l’état de nature
Dans cette première partie, Rousseau détruit l'idée de Hobbes (qui pensait que l'homme naturel est un loup pour l'homme). Pour Rousseau, l'homme à l'état de nature est fondamentalement bon, ou du moins innocent.
1. L'homme physique L'homme naturel est un animal robuste, agile et bien organisé. Il vit seul, nomade, au gré de ses besoins primaires (manger, dormir, se reproduire). La nature lui fournit tout ce dont il a besoin. Il ne craint pas les bêtes sauvages, car il sait les fuir ou les combattre. Ses seuls vrais ennemis sont la vieillesse et la maladie.
2. L'homme moral et psychologique L'homme naturel n'est pas guidé par la raison ou la réflexion, mais par l'instinct et deux principes fondamentaux :
- L'amour de soi : C'est l'instinct de conservation, le désir profond de survivre et de veiller à son propre bien-être.
- La pitié : C'est une répugnance innée à voir souffrir son semblable (et même tout être sensible). La pitié tempère l'amour de soi et empêche les hommes de s'entretuer.
3. Les différences avec l'animal Ce qui distingue vraiment l'homme de l'animal, ce ne sont pas ses capacités intellectuelles immédiates, mais deux qualités propres :
- Le libre arbitre : L'animal obéit aveuglément à l'instinct, l'homme peut choisir de s'y soustraire.
- La perfectibilité : C'est le concept central de Rousseau. C'est la capacité de l'homme à se perfectionner, à apprendre et à évoluer au cours de sa vie et des générations. Ironiquement, c'est cette faculté qui, en le sortant de son ignorance originelle, causera sa perte et l'apparition de l'inégalité.
À l'état de nature, il n'y a pas de langage, pas de propriété, pas de famille stable. Les hommes sont égaux car ils sont tous indépendants et autosuffisants.
DEUXIÈME PARTIE : La chute vers la civilisation et l'inégalité
Rousseau explique comment une succession de hasards et l'évolution de la perfectibilité ont arraché l'homme à l'état de nature.
1. La naissance des premières sociétés (L'âge d'or) Face aux difficultés de la nature (climats, prédateurs), les hommes commencent à s'associer ponctuellement. Ils inventent les premiers outils, construisent des cabanes. C'est la naissance des familles. L'habitude de vivre ensemble fait naître de nouveaux sentiments : l'amour conjugal, l'amour paternel, mais aussi les premières comparaisons. On commence à se regrouper autour de feux de camp, à chanter, à danser. Le drame commence ici : Le plus beau, le plus fort, le plus adroit commence à être le plus considéré. C'est le premier pas vers l'inégalité et vers le vice. L'amour de soi (instinct de conservation) se transforme en amour-propre (un sentiment factice né en société, qui porte l'homme à vouloir être supérieur aux autres).
2. La fatale révolution : L'Agriculture et la Métallurgie Rousseau situe la véritable rupture dans l'invention conjointe de deux arts : la métallurgie (le travail du fer) et l'agriculture. Pour cultiver la terre, il faut la posséder. C'est ici que Rousseau prononce sa célèbre phrase :
"Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile."
La propriété foncière crée la division du travail. L'égalité disparaît complètement. Les plus forts, les plus habiles et les plus travailleurs accumulent plus que les autres. La société se divise alors en deux catégories : les riches et les pauvres.
3. L'état de guerre et le pacte des riches (Le faux Contrat Social) Avec l'apparition de la richesse, surgissent l'usurpation, la jalousie, le vol et le crime. La société sombre dans un état de guerre perpétuelle (celui que Hobbes attribuait à tort à l'état de nature). Les riches s'aperçoivent qu'ils ont tout à perdre dans cette anarchie. Leurs propriétés sont menacées. Ils conçoivent alors le projet le plus machiavélique de l'histoire : ils proposent d'instaurer des lois, des juges et un pouvoir suprême pour "protéger tous les membres de la société". En réalité, cette loi protège la propriété des riches et fige l'inégalité. Les pauvres, croyant s'assurer la liberté et la paix, acceptent de se soumettre : "Tous coururent au-devant de leurs fers croyant assurer leur liberté."
4. Les trois stades de l'inégalité politique Rousseau décrit la progression institutionnelle de l'inégalité :
- L'établissement de la Loi et du Droit de propriété : Consacre l'inégalité entre le Riche et le Pauvre.
- L'institution de la Magistrature : Consacre l'inégalité entre le Puissant (qui gouverne) et le Faible (qui obéit).
- Le changement du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire : Consacre l'inégalité entre le Maître et l'Esclave. C'est le despotisme, le point d'arrivée extrême où tous redeviennent égaux parce qu'ils ne sont plus rien face au tyran.
CONCLUSION : Synthèse et Morale de l'histoire
Les idées principales à retenir :
- L’homme naturel est innocent et isolé : Motivé par l'amour de soi et la pitié, il vit en harmonie avec la nature, sans dépendre de quiconque.
- La perfectibilité est un cadeau empoisonné : La capacité d'évoluer de l'homme est le moteur de son développement matériel, mais aussi de sa corruption morale.
- L'apparition de la propriété privée est la source du mal : L'inégalité ne devient destructrice qu'à partir du moment où l'on délimite la terre et où l'on accumule les richesses ("Ceci est à moi").
- L'état et les lois sont une supercherie des puissants : Les institutions n'ont pas été créées pour l'intérêt commun, mais par les riches pour légitimer et sécuriser leurs acquis face aux pauvres.
- L'Amour-propre supplante l'Amour de soi : En société, l'homme ne vit plus en lui-même, mais dans le regard des autres. Le paraître remplace l'être.
La morale de l'histoire
La morale profonde du discours de Rousseau est que l'inégalité politique et sociale n'a rien de naturel, et n'est validée par aucune loi divine ou biologique. Elle est le fruit exclusif de l'histoire humaine, d'une évolution sociale basée sur la propriété privée, la cupidité, et l'asservissement des plus faibles par la ruse des plus forts.
Rousseau nous adresse un avertissement intemporel : la civilisation, si elle n'est pas refondée sur un pacte légitime et équitable (ce qu'il tentera de théoriser plus tard dans Du Contrat Social), aliène l'homme, le corrompt et l'enchaîne. La tragédie de l'humanité est d'avoir cru trouver la liberté et la sécurité en construisant les murs mêmes de sa propre prison.